L’Os
Tableau III
Visite de Moussa et décision de Mor Lam
On frappe à la porte.
Awa : Elle regarde par une fente. C’est Moussa.
Mor : Oh Non ! Le pique assiette, qu’est-ce qu’il veut encore celui-là ? Dis lui que je ne suis pas là.
Awa : Qui est là ?
Moussa : C’est Moussa
Awa : Moussa, mon mari me dit de te dire qu’il n’est pas là !
Moussa : Ah !… Dis-moi, Awa, une question, comment ton mari, qui n’est pas là, peut-il te dire de me dire à moi qui suis là, qu’il n’est pas là ? Question, hein ! Question…
Awa : Mor Lam ! Comment toi qui n’es pas là, peux-tu me dire de lui dire à lui qui est là, que toi tu n’es pas là ?
Mor : Hein ? Oh la, la, la. Bon ! J’ai une idée. Demande-lui s’il est venu me rendre les cinq cents francs qu’il me doit depuis trois mois ?
Awa : Moussa ! Es-tu venu lui rendre les cinq cents francs que tu lui dois depuis trois mois ?
Moussa : Ahaaa ! Awa, tu ne crois quand même pas que je dérangerais mon plus que frère pour une chose aussi insignifiante. Dis-lui que je viens le voir pour une raison de la plus haute importance.
Mor : Dis lui que rien n’est plus important que de rembourser ses dettes !
Awa : (à Moussa) Rien n’est plus…
Moussa : …important que de rembourser ses dettes, j’ai entendu, merci. Bon ! Qu’on en finisse ! Awa, dis à ton mari que rien n’est plus important que la fraternité de case, et qu’on ne reçoit pas son plus que frère en lui fermant la porte au nez. Qu’il m’ouvre donc tout de suite, sinon je m’en vais par tout le village de Lamène dire à qui voudra l’entendre que Mor Lam est infidèle au serment des circoncis !
Mor : Hein ? Moi, infidèle au serment des circoncis ? Ouvre Awa, ouvre vite, sinon sa langue de vipère va déverser le déshonneur sur le nom de Mor Lam. Ah ! Moussa mon plus que frère, sois le bienvenu dans ma maison, que la paix soit avec toi ! Assalamalekoum.
Moussa : entrant. Malekouessalam.
Mor : Quel bon vent Moussa ?
Moussa : Le vent de la fraternité de case, Mor Lam. Tu oublies que toi et moi nous avons été circoncis dans la même case, que nous avons mélangé notre sang, que nous avons mangé dans la même calebasse, bu dans la même tasse.
Mor : Non, je n’oublie pas.
Moussa : Ta porte doit toujours me rester ouverte.
Mor : Quand tu viens me voir entre comme chez toi.
Moussa : Et quand la porte est fermée, comment dois-je faire ?
Mor : Ah… Euh… Awa, quand la porte est fermée comment doit-il faire ?
Awa : Il l’ouvre.
Mor : Il l’ouvre ? Oh bien sûr, où avais-je la tête ? Tu l’ouvres, Moussa, quand la porte est fermée, tu l’ouvres… Assalamalekou.
Moussa : Malekouessalam.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop, Diop, Diop.
Moussa : Lam, Lam, Lam.
Mor : Amdoulilah et la famille ?
Moussa : Ca va.
Mor : Amdoulilah et la femme ?
Moussa : Ca va.
Mor : Amdoulilah et les enfants ?
Moussa : Ca va.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop, Diop, Diop.
Moussa : Lam, Lam, Lam.
Mor : Amdoulilah, et les rats de mes greniers à mil ?
Moussa : Ils meurent bien.
Mor : Tu les chasses bien ?
Moussa : Je les chasse bien.
Mor : Tu leur mets des pièges ?
Moussa : Je leur mets des pièges.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop.
Moussa : Lam.
Mor : Diop, Diop, Diop.
Moussa : Lam, Lam, Lam.
Mor : Amdoulilah !
Moussa : Amdoulilah !
Mor : Amdoulilah !
Moussa : Amdoulilah !
Mor : Amdoulilah !
Moussa : Amdoulilah !
Mor : Mais ne reste pas debout Moussa, installe-toi.
Moussa : Bonjour Awa.
Mor : Sois le bienvenu dans ma maison. Awa, apporte à mon plus que frère un grand verre d’eau fraîche. Je ne veux pas qu’il ait soif.
Moussa : Mor Lam, ta générosité me touche beaucoup, mais je n’ai pas soif.
Mor : C’est vrai ?
Moussa : C’est vrai !
Mor : Tu es sincère ?
Moussa : Je suis sincère.
Mor : Il ne faut pas te sentir gêné, Moussa. Tu es mon plus que frère. Si tu as soif, je te donnerai à boire.
Awa : Il a peut-être faim ?
Mor : Faim ? Mais voyons, il a sûrement déjà mangé, n’est-ce pas Moussa ?
Moussa : Heu…
Mor : Tu vois bien, femme, il dit qu’il a déjà mangé.
Moussa : Je…
Mor : Alors, Moussa, je t’écoute, qu’avais-tu de si important à me dire ?
Moussa : Le conseil des sages.
Mor : Aha.
Moussa : Ils se sont réunis.
Mor : Aha.
Moussa : Ils ont parlé, ils ont dit : la récolte est bonne.
Mor : On le sait.
Moussa : Il y a beaucoup de mil.
Mor : On le sait.
Moussa : Les greniers sont pleins.
Mor : Ca on le sait aussi.
Moussa : Ils ont parlé de la grande peste.
Mor : Aha.
Moussa : De cette grande peste qui a ravagé notre pays, il y a des lunes et des lunes.
Mor : Aha.
Moussa : Plus de poulets.
Mor : Plus de chèvres.
Moussa : Plus de moutons.
Mor : Plus de boeufs.
Moussa : Plus rien.
Mor : Plus rien.
Moussa : Plus de viande.
Mor : Plus de viande.
Moussa : Ils ont parlé.
Mor : Aha.
Moussa : Ils ont décidé.
Mor : Aha.
Moussa : Il faut que la viande revienne.
Mor : Aha.
Moussa : Ils ont dit : il faut acheter un taureau et faire un nouveau Tong-Tong.
Mor : Awa.
Awa : Oui, Mor Lam.
Mor : Raccompagne mon plus que frère.
Moussa : Mor Lam, écoute-moi.
Mor : Moussa.
Moussa : Uhu.
Mor : Tu es entré ?
Moussa : Uhu.
Mor : Tu t’es installé ?
Moussa : Uhu.
Mor : Je t’ai offert à boire ?
Moussa : Uua.
Mor : Tu as parlé ?
Moussa : Uhu.
Mor : Je t’ai écouté ?
Moussa : Uhu.
Mor : Bon. J’ai respecté la fraternité de case ?
Moussa : Uhu.
Mor : Alors maintenant Moussa, tu dois t’en aller. Il faut que je me prépare pour aller travailler.
Moussa : Mor Lam, je ne t’ai pas dit le plus important.
Mor : Tu me le diras demain.
Moussa : Demain il sera trop tard.
Mor : Alors tu ne me le diras pas.
Moussa : Mais je dois te le dire, c’est le conseil des sages qui m’envoie.
Mor : Et alors ?
Awa : Mor Lam, tu dois l’écouter, c’est le conseil des sages qui l’envoie.
Mor : Humm, bon !
Moussa : Hier soir, il y a eu une grande cérémonie.
Mor : Ah ça je sais, toute la nuit, le tam-tam, toute la nuit. Regarde mes yeux, ils sont rouges ! Je n’ai pas pu fermer l’oeil !
Moussa : Nous avons besoin de la protection des esprits de la forêt !
Mor : Quelle protection ? Quelle protection ? Déjà deux expéditions sont parties à la recherche d’un taureau et aucune n’est jamais revenue !
Moussa : Cette fois-ci, ce sera différent.
Mor : Comment ça différent ? Le chemin qui mène au taureau, on le connaît, c’est toujours le même, il n’a pas changé. Il faut d’abord franchir le grand fleuve et ses tourbillons mortels, personne n’en réchappe, et ensuite, la très haute montagne et ses géants cannibales qui dévorent tous ceux qui passent, et après, la terrible forêt aux mille serpents, et si on a échappé à tous ces pièges, on se fait égorger par les voleurs sanguinaires du désert. Souviens-toi, même les plus courageux ne sont pas revenus : Sissoko, Amidou, Kouyaté, Camara, Ousmane. Ils sont tous morts. Nul ne peut braver la malédiction de la grande peste.
Moussa : Quelqu’un le peut.
Mor : Qui ça ?
Moussa : Yeuk.
Mor : Yeuk ?
Moussa : Yeuk. Le Dieu-Taureau tout puissant. Les grands prêtres l’ont invoqué et il est sorti de la terre.
Mor : Il est sorti de la terre ? Quand ?
Moussa : Cette nuit.
Mor : Où ?
Moussa : À la grande cérémonie.
Mor : C’est vrai ?
Awa : Oui, c’est vrai.
Mor : Tu étais avec eux ?
Awa : Oui.
Mor : Tu as vu Yeuk ?
Awa : Oui !
Mor : Alors, tu aurais pu me dire que Yeuk était là.
Awa : Tu n’as jamais voulu m’écouter.
Moussa : Yeuk est apparu en personne, il a accepté les offrandes, il a bu le vin de palme, il a mangé le mil, il a écouté les chants, il a même dansé.
Mor : Il a dansé ? C’est vrai, Awa ?
Awa : Oui c’est vrai. Mor Lam s’isole pour réfléchir. Alors tu es d’accord ?
Mor : Il a dansé ?
Awa et Moussa : Mais puisqu’on te le dit !
Mor : S’il a dansé c’est bon signe, signe que le Tong-Tong va réussir. Je suis d’accord !
Tous explosent de joie.
Moussa : Ah ! Voilà une sage décision, Mor Lam ! Et ta participation ?
Mor : Awa, qui a parlé de participation ?
Awa : Tout le village participe.
Mor : Quoi ?
Moussa : Combien donnes- tu ?
Mor : J’ai déjà donné : trente sacs au premier Tong-Tong, trente sacs au deuxième Tong-Tong, soixante sacs en tout.
Awa : Mais Mor Lam, c’est un nouveau Tong-Tong. Tu n’as pas encore donné pour celui-là.
Mor : Donner, toujours donner, ah non ça ne va pas ! Je ne suis plus d’accord.
Awa : Mais tout le village a donné.
Mor : Moussa, tu as donné toi ?
Moussa : Moi ? Je suis le plus pauvre du village, j’ai donné ce que j’ai pu : un bol de mil.
Mor : Alors moi, je vais donner deux bols de mil.
Awa : Et comme ça on aura une part pour deux bols de mil.
Mor : Hein ?
Moussa : Kouyaté, ton voisin, il a donné trente sacs.
Mor : Hein ? Lui ? Mais il se prend pour qui celui-là ? Trente sacs ?
Moussa : Trente sacs ! Yeuk sera très content de lui.
Mor : Pff !… Bon je vais réfléchir. Il réfléchit.
Awa : Au creux de son oreille. Mor Lam, s’il te plaît, je n’ai jamais goûté à la viande… Pense au mil que je vais pouvoir te préparer, il n’aura plus le goût de mil et ta bouche pourra de nouveau sourire.
Mor : Tsst Aaaah ! Il s’écarte d’elle.
Moussa : Au creux de son oreille. Écoute, Mor Lam, tout le monde a donné ce qu’il a pu mais on n’arrive pas encore au compte. Si tu ne donnes pas, l’expédition ne partira pas et il n’y aura pas de viande. Le village a besoin de toi.
Mor : Combien il faut ?
Moussa : Cinquante sacs !
Mor : Hé ! Cinquante sacs !
Moussa : Le conseil, ils ont dit : si Mor Lam est avec nous, il pourra choisir le morceau qu’il veut !
Mor : Le conseil, ils ont dit ça ?
Moussa : Oui, ils ont dit ça, le conseil !
Mor : Je pourrai choisir le morceau que je veux ?
Moussa : Tu pourras choisir le morceau que tu veux.
Mor : N’importe lequel ?
Moussa : N’importe lequel.
Mor : Alors moi : je veux l’os !
Moussa : Tu auras l’os !

