Ernest ou comment l’oublier
1-La Poussière
Un judas dans la porte de l’armoire s’ouvre, la tête de Marie-Louise apparaît.
Elle regarde, puis referme le judas.
ML : Yvonne, réveille-toi.
Y : Je suis déjà réveillée.
ML : Il y a du brouillard.
Y : Où ?
ML : Ici !
Y : Du brouillard, ici ?
ML : Un brouillard à couper au couteau.
Y : Il ne te manque rien sur le nez ?
ML : Ah…
Marie-louise ouvre son judas, elle reparaît portant ses lunettes.
Y : Alors ?
ML : Un brouillard à couper au couteau.
Y : Ah…
Marie-Louise ferme son judas, Yvonne ouvre le sien
Y : Je ne vois rien.
ML : Forcément…
Y : Ah…
Yvonne ferme son judas, l’ouvre à nouveau et reparaît portant ses lunettes.
ML : Alors ?
Y : Oh, Jésus, Marie, Joseph !… Oh, Bon Dieu qui est aux cieux, que ton nom
soit sanctifié, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés et ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal.
Marie-Louise apparaissant à son judas
ML : Pas dès le matin s’il te plait ! Essaie plutôt de voir si elle est revenue.
Y : Je n’y vois pas à un mètre…
ML : Le faisceau d’une torche électrique traverse le brouillard. Je m’en doutais, il y en a plus qu’hier !
Y : Plus qu’hier ? Oh, Jésus, Marie-Joseph, qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu
pour que ça nous tombe dessus comme ça tous les jours ?
ML : La nuit, elle tombe plus fort.
Y : Le jour aussi elle tombe plus fort.
ML : Plus ça va, plus elle tombe fort.
Y : Il n’y a plus de différence entre le jour et la nuit.
Ml : Les journées raccourcissent.
Y ; Les nuits aussi, à peine je ferme les yeux qu’il fait déjà jour.
ML : Et qu’on doit se lever.
Y : Pour balayer.
ML : Il ne faut pas se laisser abattre.
Y : Un jour, on n’arrivera plus à la balayer…
ML : On y arrive toujours.
Y : Je n’y vois rien du tout avec ce brouillard !
ML : Prends ta lanterne… Aujourd’hui, je finirai la première.
Y : Pour finir la première, il faut faire un seul gros tas au milieu !
ML : Moi, je préfère pleins de petits tas.
Y : Un seul gros tas, c’est plus pratique.
ML : Tu n’arrives plus à te baisser.
Y : J’arrive à me baisser !
ML : Si tu te baisses trop, tu tombes et quand tu tombes, je gagne.
Y : Aujourd’hui, je ne tomberai pas !
ML : Tu tombes tous les jours et je te ramasse tous les jours.
Y : C’est faux !
ML : Si je n’avais pas été là hier, tu serais restée par terre dans les cab…
Y : Cause toujours, je balaye plus vite que toi, regarde, il ne me reste plus qu’à ramasser.
ML : Ramasse, ramasse…
Yvonne cherche quelque chose.
Y : Où est ma pelle ?
ML : Tu l’as peut-être laissée au fond de l’armoire.
Y : Au fond de l’armoire ? Je ne la mets jamais dans l’armoire.
Elle entre dans l’armoire. Marie-Louise l’enferme.
Y : Ouvre-moi !
Marie Louise balaye très vite.
Y : Ouvre cette porte immédiatement !
ML : la serrure est coincée…
Y : Je t’ai entendu tourner la clef !
ML : Je ramasse ma poussière et j’arrive…
Y : Avec quoi tu vas la ramasser ta poussière ?
Marie Louise est stupéfaite, elle cherche sa pelle et résignée va ouvrir
l’armoire. Yvonne ne sort pas.
ML : Tu peux sortir…Yvonne, Yvonne où es-tu ? Yvonne, reviens !
Yvonne apparaît de derrière l’armoire avec une pelle dans chaque main.
Y : Alors, la serrure était coincée ?
ML : On dirait que le brouillard se lève.
Y : Qu’il se lève le brouillard, ce n’est pas lui qui t’empêchera d’être une tricheuse !
ML : Tu dis ça parce que tu es jalouse !
Y : On ne peut pas être jalouse d’une tricheuse !
ML : Tu as perdu !
Y : Ne crois pas que tu as gagné, tant que la poussière n’est pas ramassée, la
course continue. Course effrénée. Yvonne l’emporte.Tu vois, un seul gros tas
c’est mieux que plein de petits… Je te donne un coup de main ?
ML : Ne touche pas à mes tas !
Y : Comme tu voudras.
Marie-Louise finit son ramassage, Yvonne ôte les tissus du réchaud et du
tourne-disque met un disque, c’est une valse. Sans piper mot, elles sortent de
l’armoire une table et deux chaises. Pendant que l’une met le café à chauffer,
l’autre installe la table du petit-déjeuner. Puis elles s’assoient.
2- Le rêve d’Ernest
Y : Tu es une mauvaise perdeuse !
ML : Et toi, une mauvaise gagneuse !
Yvonne prend ses médicaments, Marie-Louise commence à boire son café.
Y : Et tes gouttes pour la mémoire ?… Si tu ne les prends pas, tu oublieras tout.
ML : Comme ça je t’oublierai aussi !
Y : Moi, tu peux m’oublier, mais Ernest…
ML : Quoi Ernest ?
Y : Quand, il viendra nous chercher, tu ne le reconnaîtras pas, il m’emmènera et tu resteras toute seule ici.
ML : Saisit son flacon. Une, deux, trois, quatre, voilà.
Y : Et cinq, le docteur a dit cinq, cinq gouttes le matin, cinq gouttes le midi et
cinq gouttes le soir.
Un temps passe.
ML : J’ai fait un rêve.
Y : Quel rêve ?
ML : Il était là, sa capeline sur les épaules et sa canne au pommeau d’argent. Il me souriait de toutes ses belles dents blanches et les deux en or sur le côté, il s’asseyait, il goûtait la soupe et me demandait de lui servir un grand verre de
verveine d’Amérique et après…
Y : Et après ?
ML : Après, je prenais ma valise et je partais avec lui.
Y : Tu partais avec lui ? et moi ?
ML : Toi ? Je ne sais pas, tu n’étais pas dans mon rêve.
Y : Si, j’y étais,
ML : Non, tu n’y étais pas !
Y : Si, mais tu ne t’en souviens pas ! C’est moi qui lui ai ôté sa capeline.
ML : Puisque je te dis que tu n’étais pas dans mon rêve !
Y : Je me doutais que tu allais faire ce rêve-là sans me prévenir, alors je me
suis cachée et quand j’ai vu la porte s’ouvrir et Ernest entrer, j’ai couru la
première vers lui, il m’a tendu son chapeau et je lui ai ôté sa capeline. Ensuite,
Il m’a regardé droit dans les yeux et sans dire un mot, il m’a…
ML : Embrassée ?
Y : Sur la bouche
ML : Sur la bouche ?
Y : Avec la langue.
ML : Tu mens ! Je n’ai pas rêvé ce rêve-là, il ne t’a jamais embrassée !
Y : Un baiser à la verveine d’Amérique.
ML : Voleuse de rêve !
Y : Et après…
ML : Quoi après ?
Y : Tu tiens vraiment à le savoir ?
ML : Dis-le !
Y : Nous sommes allés dans l’armoire et nous avons refermé les portes derrière nous…
ML : Faux ! Je me suis réveillée et le cauchemar s’est terminé !
Elles finissent de boire leur café en silence. Un temps.
Y : Il vient nous chercher ce soir.
ML : Il faut vite mettre la soupe à cuire.
Y : La soupe aux légumes.
ML : Avec des petits lardons dedans.
Elles s’affairent à débarrasser, soudain, Yvonne tombe sans aucune raison.

